La rencontre entre Jung et Freud est l’un des épisodes les plus célèbres de l’histoire de la psychanalyse , et le rêve en a été le véritable ciment initial…… et la cause de leur rupture.
. En 1900, Jung lit « L’Interprétation des rêves » (Die Traumdeutung), publié par Freud quelques mois plus tôt. À cette époque, Jung est un jeune psychiatre à la prestigieuse clinique du Burghölzli à Zurich.
La première réaction de Jung est complexe : ce n’est pas un coup de foudre immédiat, mais plutôt une révélation en deux temps.
Lorsqu’il lit l’ouvrage pour la première fois en 1900, Jung avoue ne pas avoir tout compris. À 25 ans, il juge le livre intéressant mais ne saisit pas encore toute la portée de la théorie de Freud sur le refoulement. Il met l’ouvrage de côté pendant trois ans.
Prise de contact suite à la lecture de « l’interprétation des rêves ».
En 1903, Jung reprend le livre et c’est la révélation. Pourquoi ce changement ? Parce qu’entre-temps, Jung a mené ses propres expériences sur les associations de mots.
Il s’était aperçu que ses patients mettaient plus de temps à répondre à certains mots-clés, ce qui trahissait une charge émotionnelle cachée.
En relisant Freud, Jung réalise que le mécanisme du refoulement décrit dans L’Interprétation des rêves explique parfaitement ses propres résultats expérimentaux. Il dira : « J’ai pu constater que les théories de Freud s’accordaient avec mes propres observations. »
Jung admire l’audace de Freud. À une époque où la psychiatrie était purement descriptive et organique (on ne s’intéressait qu’aux lésions cérébrales), Freud était le premier à oser traiter le rêve comme un objet scientifique.
Jung admirait le fait que Freud accorde une valeur de « vérité » au discours du patient.
Il a tout de suite adhéré à l’idée que le rêve possède un sens caché (le contenu latent) derrière l’apparence absurde (le contenu manifeste).
Pour Jung, la lecture de ce livre a été le passage de la psychiatrie classique (observation des symptômes) à la psychiatrie dynamique (compréhension du sens). Il a écrit à Freud : « Votre livre m’a servi de guide pour comprendre les psychoses. » C’est cette lecture qui a fait de Jung le premier grand défenseur de la psychanalyse hors d’Autriche,
Malgré son enthousiasme, Jung a ressenti dès le début une certaine gêne vis-à-vis de l’importance exclusive accordée par Freud à la sexualité.Dans ses notes de lecture, Jung se demande si le rêve ne peut pas avoir d’autres sources que le désir sexuel refoulé. Il trouvait la vision de Freud trop « réductrice », même s’il estimait que c’était la découverte la plus géniale du siècle pour explorer l’esprit humain.
La lune de miel
Il est cependant l’un des rares médecins de l’époque à prendre Freud au sérieux. En 1906, Jung envoie à Freud son ouvrage Recherches expérimentales sur les associations des sujets sains, dans lequel il utilise les théories freudiennes pour expliquer ses propres résultats. Impressionné, Freud l’invite à Vienne.
Leur première rencontre physique a lieu à Vienne en février 1907. Ils discutent pendant treize heures sans interruption. Freud voit en Jung son « dauphin », le fils spirituel qui pourra porter la psychanalyse hors des cercles viennois et du monde juif (Jung étant suisse et fils de pasteur).
Ce qui les a rapprochés immédiatement, c’est la conviction partagée que le rêve n’est pas un produit absurde du cerveau, mais un matériel riche de sens qui obéit à une logique psychique.
Durant leur voyage vers les États-Unis en 1909 (pour une série de conférences à l’université Clark), avec Ferenczi , ils passent leur temps à analyser mutuellement leurs rêves. C’est durant cette traversée que leur intérêt commun atteint son apogée.
La validation réciproque : Freud trouvait en Jung un clinicien capable de confirmer ses théories sur le refoulement et les désirs inconscients à travers les rêves de ses propres patients. Jung, de son côté, trouvait chez Freud une méthode rigoureuse pour explorer les profondeurs de l’âme qu’il pressentait déjà.
Les premières fissures
Paradoxalement, ce qui les a rapprochés a aussi causé leur séparation. C’est lors d’une séance d’analyse de rêve sur le bateau que les premières fissures sont apparues:
Un jour, Jung demande à Freud des détails personnels sur sa vie privée pour pouvoir interpréter un rêve que Freud venait de lui raconter. Freud a une réaction qui va stupéfier Jung. Il le regarde avec méfiance et déclare :
« Je ne peux pas en dire plus, car je risquerais d’y perdre mon autorité. »
À ce moment , Jung perd son respect intellectuel pour Freud. Il écrit dans son autobiographie (Ma vie),.: « Cette phrase me frappa au cœur… car l’autorité n’a rien à voir avec la vérité. »
C’est après avoir constaté cette limite chez Freud que Jung ,toujours pendant ce voyage, fait un rêve capital. On pourrait dire que son inconscient lui a montré la voie à suivre au moment où il se détachait de son « père » spirituel.
Dans son rêve, Jung se voit dans une maison qui lui appartient. Il décide de l’explorer
Le premier étage : C’est un salon meublé dans un style XVIIIe siècle, élégant et soigné.
Le rez-de-chaussée : Le style est médiéval, datant du XVe ou XVIe siècle. Le sol est fait de dalles de pierre.`
La cave : En descendant encore, il découvre une maçonnerie de l’époque romaine. C’est magnifique et très ancien.
Le niveau ultime : Il soulève une dalle et descend dans une grotte préhistorique creusée dans le rocher. Le sol est jonché de poteries brisées, de restes de culture primitive et, surtout, de deux crânes humains à moitié désintégrés.
Jung raconte ce rêve à Freud. Leurs réactions opposées montrent l’abîme qui se creuse entre eux
Freud ne s’intéresse qu’aux deux crânes. Il demande à Jung : « À qui en voulez-vous ? Qui souhaitez-vous voir mort ? ». Pour Freud, les crânes représentent un désir de meurtre inconscient (probablement dirigé vers lui, Freud ). Il ramène tout à la pulsion de mort et aux relations personnelles.
Jung est consterné. Il sent que le rêve ne parle pas de meurtre, mais de l’histoire de l’humanité. Pour lui, la maison représente le psychisme humain :
– Le haut est la conscience actuelle.
– Plus on descend, plus on s’enfonce dans les couches anciennes de l’histoire humaine.
– La grotte et les crânes sont les vestiges de l’homme primitif qui vit encore en chacun de nous
Pour ne pas contrarier Freud et pour observer sa réaction, Jung ment. Il fait semblant d’accepter l’idée de Freud et « invente » des associations de désir de mort pour lui plaire.
Cependant, intérieurement, Jung a compris que Freud est prisonnier de sa propre théorie sexuelle et qu’il est incapable de voir la dimension mythologique et historique de l’âme humaine. Jung s’est senti « seul » durant le reste du voyage, mais investi d’une mission nouvelle : explorer cette « grotte préhistorique » (l’inconscient collectif) que Freud refusait de voir.
Une phase de tension
À la suite de ce voyage de 1909, les relations entre Freud et Jung entrent dans une phase de tension souterraine qui va durer quatre ans. En public, ils restent alliés, mais en privé, le fossé se creuse inexorablement.
Après le rêve de la maison, Jung sait qu’il a découvert quelque chose (l’inconscient collectif) que Freud ne pourra pas accepter. Il commence alors à travailler secrètement sur son grand ouvrage, Métamorphoses de l’âme et ses symboles.
Il dira plus tard qu’il a vécu cette période dans un état de conflit intérieur permanent, tiraillé entre sa loyauté envers Freud et sa fidélité à ses propres découvertes.
Freud, de son côté, n’est pas dupe. Il sent que son « successeur » lui échappe.
En 1910, Freud insiste pour que Jung soit nommé président de l’Association Psychanalytique Internationale. C’est une tentative de Freud pour s’assurer de la fidélité de Jung.
Pourtant, les lettres qu’ils s’échangent deviennent de plus en plus tendues. Freud commence à accuser Jung d’avoir des « résistances » et de vouloir tuer le père .
La rupture
En 1912, Jung part donner des cours aux États-Unis et, pour la première fois, il déclare publiquement que la libido n’est pas seulement sexuelle, mais une « énergie vitale » générale. En apprenant cela, Freud est furieux.
Jung écrit à Freud qu’il ne peut plus accepter que chaque image de rêve soit systématiquement ramenée à la sexualité. Il lui dit en substance : « Si vous continuez à tout interpréter comme sexuel, vous passez à côté de la dimension créatrice et spirituelle de l’âme. Freud, très piqué, lui répond que Jung fait de la « théologie » et qu’il abandonne la science pour le mysticisme. Pour Freud, s’éloigner de la sexualité, c’était trahir la psychanalyse
En novembre 1912, lors d’une réunion à Munich, ils essaient de se réconcilier. Mais au cours du repas, Jung se met à parler avec passion des symboles religieux dans les rêves .
En janvier 1913, Jung écrit à Freud pour mettre fin à leur correspondance privée. Il utilise une citation de Zarathoustra (Nietzsche) qui résume parfaitement sa position :
» On récompense mal un maître en restant toujours son élève «